Tabagisme au Maghreb : Tunis accueille un appel commun à agir et à innover
À l’occasion de la Journée mondiale sans tabac, médecins et spécialistes de Tunisie, d’Algérie et de Libye ont uni leurs voix à Tunis pour promouvoir une approche intégrée incluant les alternatives nicotiniques comme levier concret d’espoir pour des millionsde fumeurs
C’est dans la capitale tunisienne que la plateforme médicale Med.TN a réuni, le 2 juin 2026, des experts en cardiologie, pneumologie et épidémiologie venus de trois pays du Maghreb. Modérée par Hassen Hameli, cette conférence de presse régionale a posé un diagnostic sans équivoque sur l’état du tabagisme dans la région — tout en ouvrant de nouvelles perspectives, portées notamment par les substituts nicotiniques et les dispositifs de réduction des risques.
• Un fléau qui ne faiblit pas : 1,3 Md fumeurs dans le monde
• 8 M décès liés au tabac chaque année
• 80 % des décès surviennent dans les pays en développement
• 25 % des élèves algériens 11–19 ans consomment du tabac
Les chiffres présentés dressent un tableau sombre. En Algérie, la prévalence tabagique touche un adolescent sur quatre, et l’initiation commence parfois avant l’âge de 10 ans. Dans l’enseignement supérieur, 9 % des étudiants fumentet jusqu’à 18 % des professionnels de santé, chiffre particulièrement préoccupant. Un constat partagé à des degrés divers par la Tunisie et la Libye.
« Plus de 95 % des fumeurs reconnaissent la dangerosité du tabac, mais la majorité n’a pas accès à des outils concrets pour arrêter. Le problème n’est pas la conscience du risque — c’est l’absence de solutions accessibles. »
Les alternatives nicotiniques : une approche validée par la science?
La cigarette électronique présente un risque estimé inférieur d’environ 90 % à celui de la cigarette classique. Certains experts citent des données montrant jusqu’à 500 fois moins de toxines produites par les dispositifs sans combustion, tout en précisant clairement que cela ne signifie pas « sans risque ».
Le message des experts réunis à Tunis est porteur d’espoir pour les fumeurs qui peinent à décrocher : passer à la cigarette électronique ou au tabac chauffé peut représenter une étape décisive dans un parcours vers l’arrêt complet. La distinction est importante : il ne s’agit pas d’une solution définitive, mais d’un tremplin thérapeutique encadré. Dr Habib Jaafoura a déclaré que des études scientifiques indiquent que ces produits génèrent moins de composés toxiques et sont généralement moins nocifs que les cigarettes traditionnelles, même s’ils restent nocifs et ne doivent pas être considérés comme sans risque. Tout en reconnaissant les données qui attestent de leur toxicité réduite par rapport aux cigarettes combustibles, il a réaffirmé que l’arrêt complet du tabac et de la nicotine restait l’objectif privilégié en matière de santé publique. Dr Dhaker Lahidheb a quant à lui illustré ce bénéfice à travers d’un cas concret : « après la pose d’un stent ou une intervention cardiaque, le patient qui continue de fumer des cigarettes classiques peine à retrouver une activité physique. En passant à la cigarette électronique, il peut recommencer à monter les escaliers, faire ses courses, reprendre une vie active. « L’effort physique améliore la condition générale, permet de dépenser de l’énergie. Le corps reprend progressivement des forces », a-t-il résumé.
Cette dimension, souvent méconnue du grand public, illustre ce que les spécialistes appellent la réduction des risques : une approche complémentaire à la prévention primaire et au sevrage, qui reconnaît la réalité des fumeurs dépendants et leur propose un chemin progressif, sans jugement.
Trois axes complémentaires, pas interchangeables
Les experts ont insisté sur une clarification fondamentale, souvent source de confusion dans les politiques publiques :
• Prévention primaire : Empêcher l’entrée dans le tabagisme, prioritairement chez les enfants et les adolescents, la cible la plus vulnérable.
• Sevrage tabagique : Accompagner les fumeurs vers l’arrêt complet, avec un accès aux structures et aux outils de soutien adaptés.
• Réduction des risques : Proposer aux fumeurs qui ne peuvent pas encore arrêter des alternatives moins nocives, cigarette électronique, tabac chauffé, snus, dans une approche encadrée et transitoire.
Ces trois axes doivent coexister dans une stratégie cohérente. Les confondre ou privilégier l’un au détriment des autres affaiblit l’efficacité de la lutte anti-tabac.
Ce que les succès internationaux nous enseignent
Trois modèles ont retenu l’attention des experts comme sources d’inspiration — à condition de les adapter aux réalités locales :
• Suède : Premier pays d’Europe à atteindre le statut de nation sans tabac, avec moins de 5 % de fumeurs quotidiens. Ce résultat historique combine prévention stricte, régulation et réduction des risques notamment via la forte popularité du snus et de la cigarette électronique.
• Japon : Transition massive vers les produits sans combustion (tabac chauffé) depuis 2014, entraînant une baisse significative du tabagisme combustible, une transformation du marché en quelques années.
• Royaume Uni : Intégration de la cigarette électronique comme outil de sevrage encadré, couplée à l’interdiction de vente aux personnes nées après 2008. Une vision de santé publique à long terme, assumée et cohérente.
Ces exemples prouvent qu’une réduction durable du tabagisme est possible — et que les alternatives nicotiniques y jouent un rôle central, lorsqu’elles s’inscrivent dans un cadre réglementaire clair.
Un appel à l’action régionale
Au-delà des frontières nationales, la conférence a formulé un appel fort à une harmonisation régionale entre la Tunisie, l’Algérie et la Libye. Les experts soulignent que les écarts de fiscalité entre les trois pays alimentent la contrebande et affaiblissent les politiques nationales. Coordonner les taxes, unifier les campagnes de prévention, et partager les dispositifs de sevrage : autant de leviers qui, ensemble, peuvent démultiplier l’efficacité des actions menées séparément.
Investir dans la prévention est aussi un choix économique rationnel : chaque dollar investi permet d’économiser jusqu’à 100 dollars en prise en charge des maladies cardiovasculaires et respiratoires. La lutte contre le tabac, rappellent les experts, ne relève pas du seul ministère de la Santé mais aussi de l’Intérieur, des Douanes, de l’Éducation et de la Sécurité.
« Il n’existe pas de cigarette sans danger. Mais certains produits génèrent bien moins de toxines. Accepter cette réalité, c’est donner aux fumeurs un outil concret pour progresser vers l’arrêt et c’est sauver des vies. »
